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Sarah Casano-Skaghammar,

Sources médiévales, prosopographie, base de données et jeune doctorante : une combinaison gagnante ?

Notes de la rédaction go_to_top

Sous la direction du professeur Martin Aurell. Grâce au numérique, elle essaye d'aborder les sources sous un nouvel angle afin de mieux comprendre l'intégration de quelques seigneurs d'Île-de-France au sein de la cour royale tout au long du XIIe et du XIIIe siècle.

Texte intégral go_to_top

01 La relation entre l'historien et l'outil informatique n'est pas une nouveauté. Le premier numéro de la revue L'historien et l'ordinateur publié au printemps 1979 en est l'un des témoins1. Depuis les années 2000, les Humanités Numériques confirment la place de plus en plus importante des outils informatiques dans la recherche en sciences humaines en encourageant la collaboration entre ces deux mondes. La démarche est attractive. En effet, pourquoi le chercheur se priverait-il des outils qui lui sont offerts aujourd'hui ? Naturellement, les jeunes chercheurs et notamment les doctorants – ayant grandi pour la plupart lors de l'avènement du numérique – sont aussi tentés par cet appel du digital. Mais n'est-ce pas sans risque ?

02 La base de données est un des outils numériques les plus en vogue dans le monde de la recherche et notamment celui de l'Histoire. Elle permet d'analyser un grand nombre de données mais également de faciliter l'accès au patrimoine et la transmission des connaissances2. Mais cet outil peut s'avérer complexe à prendre en main et bien loin du concept que l'on peut s'en faire. La recherche ne doit pas subir les effets des outils numériques mais au contraire être soutenue par ceux-ci. Avant de s'engager sur la voie du digital, il est donc impératif de mener une réflexion approfondie sur son étude, ses besoins et surtout les sources qui y sont attachées. Ces dernières seront-elles dénaturées par l'outil ou au contraire sublimées ? Comment concilier sources historiques et outils numériques ? Cette question implique la connaissance de l'outil lui-même. Une connaissance qui n'est parfois pas acquise par l'historien d'où l'importance d'une collaboration étroite avec les informaticiens qui peut parfois s'avérer complexe. La raison : l'incompréhension entre les deux disciplines qui se rencontrent. Comment y remédier ? La base de données est un outil fascinant car elle permet d'extraire des données que l'on peut ensuite soumettre à d'autres analyses et à d'autres logiciels. La prosopographie est une méthode d'analyse appelée à profiter des bénéfices de cet outil numérique. En effet, ce dernier répond facilement au concept de la prosopographie qui demande de souligner, de classer ou encore de compter des données précises pour obtenir des biographies structurées et mise en série. La base de données peut fournir des données quantitatives et donc aider l'historien à obtenir des statistiques. Des statistiques liées à des domaines divers et notamment à celui des réseaux sociaux qui fait écho à la prosopographie. Cet outil numérique semble alors offrir au chercheur des possibilités multiples. Mais comment en tirer profit sans s'égarer ?

1. Définitions

1.1 Mon sujet, mes sources, mes besoins

03 Pour aborder ces questionnements, j'utiliserai ici ma propre expérience. Actuellement en deuxième année de thèse, j'étudie cinq familles alliées par mariage et proches du roi de France. Le camp chronologique de mon étude embrasse les XIIe et XIIIe siècles. Ces familles, originaires du Gâtinais, sont la famille des seigneurs de Villebéon, la famille des seigneurs de Nemours et la famille des seigneurs de Beaumont-en-Gâtinais qui ont toutes fourni un nombre important de camerarius ; la famille Clément qui a offert un grand nombre de maréchaux au roi de France ; et enfin la famille Cornut qui elle a engendrée plusieurs évêques.

04 Quels étaient, et quels sont toujours mes besoins face à ce sujet ? Mes sources – en lien direct avec un ou plusieurs membres des familles étudiées – sont nombreuses : actes écrits, chroniques, sceaux, armoiries, châteaux, vitraux. Aujourd'hui, je possède plus de 750 actes, une liste qui ne cesse de s’allonger depuis le début de mes recherches. Voici donc mon premier besoin : pouvoir analyser un grand nombre de sources avec le plus de précisions possibles et sans m'égarer. J'ai ensuite besoin de choisir la manière dont dépouiller les sources et à quel questionnement les soumettre. Mes recherches concernent un groupe d'individu défini grâce aux liens de parenté. Un groupe qu'il faut donc étudier avec précision. La nature même de mon étude m'a alors rapidement menée vers la prosopographie.

1.2 La prosopographie

05Étymologiquement, cette dernière s'apparente à la description d'une personne. Mais cette méthode de travail va bien au-delà de cela. En 1971, Lawrence Stone l'a définie ainsi: « Prosopography is the investigation of the common background characteristics of a group of actors in history by means of a collective study of their lives »3. Selon Claire Lemercier et Emmanuelle Picard, la prosopographie « donne à voir des trajectoires individuelles dans toute leur complexité et leurs interactions, qui permet de tester des hypothèses, de répondre à nos “pourquoi” et nos “comment” sur une population donnée »4. De plus, selon les auteurs du Short manual to the art of prosopography, la démarche prosopographique permet de détecter ce qui peut motiver et rendre possible les actions des individus étudiés5. Elle invite également le chercheur à se pencher tout particulièrement sur l'identité du groupe mais également de l'individu.

06 L'identité du groupe justement, qu’en est-il ? La recherche que je mène a rapidement soulevé des questions concernant l'identité de ces familles proches du roi de France. L'identité de ces dernières ne peut se résumer aux services qu'ils ont rendus au roi. Quelle était alors leur identité en tant que famille à part entière mais également en tant que famille seigneuriale ou encore en tant que famille originaire du Gâtinais ? Quels ont été leurs choix et leurs motivations ? Comment étaient-ils intégrés à leur environnement et particulièrement à leur environnement social ? Quelles étaient leurs stratégies pour exister, si stratégie il y a eu ?

07 La prosopographie semble pouvoir répondre aux besoins de ma recherche mais cette méthode d'analyse demande de la rigueur : il faut « définir, décrire, classer, compter6 ». Comment remplir ces critères tout en étant capable de gérer un nombre important de sources ? Une seule réponse m'est venue à l'esprit : recourir à la base de données.

1.3 La base de données

08 Mais qu'est-ce qu'une base de données ? Georges Gardarin, universitaire et spécialiste de la base de donnée, définit cet outil comme :

09« un ensemble de données modélisant les objets d’une partie du monde réel et servant de support à une application informatique. Pour mériter le terme de base de données, un ensemble de données non indépendantes doit être interrogeable par le contenu, c’est-à-dire que l’on doit pouvoir retrouver tous les objets qui satisfont à un certain critère […]. Les données doivent être interrogeables selon n’importe quel critère. Il doit être possible aussi de retrouver leur structure, par exemple le fait qu’un produit possède un nom, un prix et une quantité »7.

10 Il n'est pas exclu de construire sa base grâce à un simple logiciel de traitement de texte ou d'une feuille de calcul mais ces outils sont limités. En effet, ils n'offrent à l'utilisateur qu'un traitement de données sous forme de liste. En outre, plus la liste est importante et plus il est difficile de comprendre et de questionner les données qu'elle abrite. C'est pour cela qu'il est préférable – lorsqu'il faut traiter de nombreuses données – de faire le choix du système de gestion de base de données (SGBD) pour créer une base.

11 Toujours selon Georges Gardarin : « Un SGBD peut [...] apparaître comme un outil informatique permettant la sauvegarde, l’interrogation, la recherche et la mise en forme de données [...]. »8. Les SGBD sont l'interface entre les utilisateurs et la base de données. Un lien permettant une manipulation presque infinie des données au sein de la base mais pas seulement. Ces possibilités, je ne les avais pas imaginées lors de l'élaboration de ma base de données.

2. Élaboration de la base de données

2.1 Dialogue avec l'informaticien

12 C'est lors de l'élaboration de la base de données que la collaboration avec l'informaticien est essentielle. Wilfrid Niobet, anciennement informaticien du Centre d'études supérieures de civilisation médiévale, fut d'un grand soutien pour cette étape clé de mon doctorat. Mais pour être tout à fait honnête, la collaboration n'a pas toujours évidente. La cause : le manque de vocabulaire pour exprimer avec précision mes besoins tout en m'adaptant à une plateforme de saisie de données que je ne connaissais absolument pas.

13 Dès le départ, il y eu une incompréhension quant à la définition même de « base de données ». Ne laissez pas les lignes précédentes vous tromper quant à ma connaissance de cet outil numérique. Avant que je ne me lance dans cette aventure, la base de données n'était pour moi qu'un tableau excel amélioré. Rien de plus. Ainsi, je fus plus que perplexe lorsqu'il me fut demandé après avoir fait une liste sur un fichier texte de mes tables et de mes colonnes, de les introduire dans un modèle conceptuel de données (MCD). Je fus plus déstabilisée encore lorsque que j'ai été confrontée pour la première fois au concept de base de données relationnelle ou encore de requête. Heureusement, ce fut une découverte lente de plus de six mois qui m'a permise de ne pas fuir devant la tâche qui m'attendait. Face à cette ignorance presque totale de l'outil proposé par l'informaticien, il ne me restait plus qu'à lui faire une confiance aveugle quant à l'utilité de la base de données pour mes recherches.

14 Ces faits m'amènent à aborder la nécessité – de plus en plus forte – pour les historiens de se former au monde du numérique. Marc Bloch a écrit : « l'outil, certes, ne fait pas la science, mais une société qui prétend respecter les sciences ne devrait pas se désintéresser de leurs outils »9. Cette affirmation est encore d'actualité. Les outils numériques de plus en plus performants mais aussi de plus en plus présents dans notre société ne peuvent être mis de côté par les historiens. Pour ne pas subir cette évolution mais au contraire tirer le meilleur profit de ces nouveaux outils, il semble juste d'accueillir à bras ouvert la formation au numérique. C'est ainsi que la plupart des cursus attachés aux civilisations médiévales proposent aux étudiants quelques formations liées à ce domaine. Mais parfois cela n'est pas suffisant. C'est pour cela que se développent aujourd'hui des formations spécifiques aux Humanités numériques. L'École nationale des Chartes par exemple propose un Master « Technologies numériques appliquées » ainsi qu'un Master « Humanités Numériques ». L'Université Paris 1 propose quant à elle, grâce son Pôle informatique de recherche et d'enseignement en Histoire, des formations « centrées sur la création et l'exploitation des bases de données et de corpus textuels »10. L'Université d’Aix-Marseille a elle développé un Master « Histoire et humanité » proposant aux étudiants une formation à « la gestion des outils documentaires, des matériaux historiques et des sources utiles à l’historien »11. Ainsi s'ouvre – peut-être timidement – la possibilité aux historiens de se former aux outils numériques mais qu'en est-il des informaticiens ? Il semblerait sensé que ces derniers puissent également avoir accès à une formation au monde médiéval. Les chances d'un dialogue plus serein seraient donc doublées.

2.2 Le vocabulaire de la base

15 Reprenons l'élaboration de la base de données. Pour mon sujet, il fut rapidement admis que je devais m'attacher à ne traiter grâce à cet outil que les sources diplomatiques : une évidence face au nombre conséquent de ces sources à ma disposition mais surtout parce que les actes permettent d'avoir accès à des informations cruciales pour la prosopographie. En effet, un seul acte peut par exemple nous renseigner sur la fonction de plusieurs individus, sur leur lien de parenté, sur leur relation avec une institution, ou encore sur leur patrimoine.

16 Cette décision prise, il fallait se lancer dans la première étape de l'élaboration de la base de données : choisir les tables qui allaient la constituer. En considérant mes besoins et mes sources, j'ai rapidement décidé de créer une table « acte » abritant les caractéristiques de la source ; une table « individu » attachée, comme son nom l'indique, à tous les individus cités dans l'acte dépouillé ; et une table « action juridique ». Après réflexion, fut également créée une table « institution » qui s'apparente à la colonne individu et trois tables en relation avec la table « action juridique » : la table « entité » accueillant des colonnes attachées aux objets qui ont été soumis à une action juridique ; la table « objectif » concernant les objectifs des actions juridiques et la table « cause » concernant les causes des actions juridiques.

17 Faisons un aparté sur la notion de relation. Les SGBD relationnels rendent possible la liaison des tables au sein même de la base de données grâce à des tables spécifiques appelées « tables de jointures »12. Ils permettent ainsi la combinaison d'informations contenues dans différentes tables. Après avoir étudié et créé tous les liens possibles entre les tables, ma base de données s'est dotée de huit tables supplémentaires. Il était alors désormais possible d’interroger la base de données tout en mobilisant plusieurs tables. Ainsi, je pouvais par exemple poser cette question : « Par quel acte (table « acte ») Gautier Ier de Nemours (table « individu ») a-t-il donné (table « action juridique ») la dîme de Fargeville (table « entité ») à l'abbaye de Barbeaux (table « institution ») ? ».

18 Revenons aux choix des tables et de leurs colonnes, et arrêtons-nous sur la table « individu ». Dans cette dernière, sont logiquement présents les éléments permettant de dresser la carte d'identité de chaque individus dans la fiche prosopographique qui leur est attribuée. J'ai, entre autre, choisi d'y intégrer une colonne « genre » ; une colonne « fonction1 » ; une colonne « filiation » qui va de pair avec une colonne « parent »13 ; une colonne « patrimoine » ; et une colonne permettant de saisir le prénom de chaque individu : la colonne « prenom_ind_source ». Cette colonne est le fruit de plusieurs changements et d'une consommation considérable de temps.

19 Mon étude est centrée sur l'identité familiale mais également individuelle. Quoi de plus pertinent dans l'identité que de s'attacher au prénom et à sa transmission au sein d'une famille ? L'étude onomastique est donc essentielle. Ainsi, il me faut extraire des sources la nomination de chaque individu. Voilà pourquoi la colonne « prenom_ind_source » a été choisie mais seulement après des semaines de dépouillement. Avant elle, seule la nomination érudite actuelle de l'individu avait été intégrée. Ainsi, il y avait déjà interprétation et donc effacement de la source. De plus, le prénom et le nom se trouvaient dans la même colonne. Impossible donc d'isoler l'un ou l'autre. J'étais, à cause de cela, dans l'impossibilité d'entreprendre une étude onomastique. Une erreur qui m'a poussée à reprendre mon dépouillement dans sa totalité. Voici donc un exemple qui exprime le besoin absolue d'étudier en profondeur son sujet et les questionnements qui lui sont attachés avant de s'engager dans la base de données. S'ajoute à cela la nécessité de segmenter au maximum l'information, « informatiquement et intellectuellement, il est toujours plus facile, a posteriori, de la regrouper que de l'éclater14 ». Il n'est pas non plus inutile d'entreprendre plusieurs tests de la base de données en remplissant quelques champs pour vérifier que l'outil répond de manière convenable à la source. Un moyen efficace pour éviter le dépouillement à répétition des mêmes sources. Ces quelques éléments sont, selon moi, essentiels afin de concilier au mieux sources historiques et outils numériques.

20 Les choix des tables et des colonnes de ma base de données ont été fléchés par mes besoins mais également par le travail précieux des diplomatistes sur les actes écrits15. Prenons la colonne « rôle » dans la table « individu ». Ce choix est un produit du travail des diplomatistes qui ont permis la définition de certains rôles spécifiques aux actes écris comme celui du disposant, du destinataire, du témoin, ou encore du bénéficiaire. Pour la table « acte », c'est la colonne typologie qui est directement inspirée de la diplomatique. Elle est remplie suivant la typologie de chaque acte par la mention « acte royal », « acte épiscopal » ou encore « acte privé ». Le vocabulaire définit par les diplomatistes ne fut pas une contrainte, au contraire, cela fut un appui pour lire avec plus d'aisance les actes écrits, ainsi que pour choisir et classer chaque information offerte par la source.

21 Lors de l’élaboration de la base de données le problème de l'exhaustivité s'est aussi posé. L'envie d'être le plus exhaustif possible est présent à chaque instant lors de la recherche – la peur peut-être de manquer un élément déterminant – mais il est malheureusement rarement possible de souligner tous les détails d'une source surtout lorsque le temps de la recherche est limité. Il faut donc faire des choix et savoir faire des compromis pour trouver le juste milieu entre ne pas s’enterrer sous une masse de données et essayer de « saisir au plus près de la source, pour éviter d'en perdre les nuances16 ».

22Voici la modélisation de ma base avant l'intégration dans le SGBD :

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Dessin 1 : Modèle Conceptuel de données (MCD)

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Dessin 2 : Les tables de la base de données

23 Parce qu'il a été choisi d'évoluer avec une base de données relationnelle utilisant le langage SQL, parce que je travaille avec un système Macintosh et parce que mes moyens budgétaires sont limités, la sélection du logiciel fut rapide. Le logiciel libre de droit Sequel Pro est depuis mon compagnon et ce – au moins – jusqu'à la fin de ma thèse. Ce logiciel n'est évidemment pas le seul Système de Gestion de Base de Données. Filemaker est par exemple bien connu des historiens et notamment des archéologues. Cette plateforme a l'avantage de pouvoir intégrer des images dans la base de données.

3. Quelques résultats

3.1 Les requêtes

24 Le SGBD possède un langage propre, le langage SQL (Structured Query Language). Ce langage permet d'effectuer une recherche dans la base de données mais aussi d'insérer, de supprimer ou de modifier des données.

25 Ici, intéressons-nous à la fonction recherche. Avant d'exprimer la question avec le langage SQL, il est préférable de l'exprimer en langage courant. Prenons un exemple : dans les actes, comment Gautier Ier de Nemours est-il identifié ?

SELECT identification1, identification2 count(*) AS Nombre FROM individu, acte_ind, acte WHERE acte.id_acte=acte_ind.id_acte AND individu.id_ind=acte_ind.id_ind AND prenom_nom_interp= "Gautier Ier de Nemours" GROUP BY identification1, identification2 ORDER BY Nombre DESC

26Voici la réponse du SGBD à cette question :

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27Nous obtenons des résultats statistiques qui peuvent être, grâce au SGBD, facilement exportés au format .csv, inclus dans une feuille de calcul et transformés en graphique.

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Graphique 1 : Identification de Gautier Ier de Nemours

28 Ces données peuvent ensuite être rapidement comparées aux données attachées à d'autres individus. Comparons les par exemple avec celles du petit-fils de Gautier Ier de Nemours, Philippe II, également seigneur de Nemours. Il suffit de remplacer dans la requête « Gautier Ier de Nemours » par « Philippe II de Nemours ». Voici le graphique final obtenu :

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Graphique 2 : Identification de Philippe II de Nemours

29 La comparaison est un élément fondamental de la prosopographie. Ce besoin est tout à fait rempli par la base de données relationnelle. Grâce à cette dernière, il est possible de saisir rapidement la différence frappante entre ces deux personnages. Ces résultats restent pour l'instant bruts et l'analyse n'est pas encore effectuée mais ils soulèvent déjà de nombreuses questions. Pourquoi Gautier Ier de Nemours, camerarius du roi de France, semble tant attaché à sa fonction auprès de son seigneur ? Veut-il légitimer sa place ? L'office royal serait-il le seul moyen pour lui d'être identifié, le patrimoine n'étant peut-être pas suffisant ? Chez Philippe II de Nemours – qui pourtant a rempli la même fonction que son grand-père auprès du roi – c'est le patrimoine qui est mis en avant. La réputation des seigneurs de Nemours était-elle devenue assez grande pour ne plus systématiquement s'attacher au pouvoir royal ?

30 Les données quantitatives offertes pas la base soulèvent et soulèveront de multiples questions grâce aux graphiques obtenus mais cela ne s'arrête pas là. En effet, les résultats de la base de données peuvent également être importés dans des logiciels très souvent utilisés par les sociologues : les logiciels d'analyse de réseaux sociaux17.

3.2 Au-delà de la base de données : l'analyse des réseaux sociaux

31 L'analyse de réseaux sociaux est d'une grande importance pour saisir ne serait-ce que partiellement l'environnement dans lequel des individus mais également des groupes pouvaient évoluer. Selon Claire Lemercier, l'un des intérêts de cette méthode d'analyse est de permettre de mieux comprendre des comportements impliquant un choix fait à un moment précis [...] sans pour autant imposer un « déterminisme du réseau », du moins si l’on prend en compte sa nature mouvante et les autres éléments de contexte qui orientent les choix18 ». Dans le cadre de l'étude d'une famille, l'analyse des réseaux sociaux est une aide pour saisir d'éventuelles stratégies matrimoniales. De plus, elle peut mettre en lumière le lien entre l'individu et sa famille et aider à saisir la valeur de la famille pour les médiévaux.

32 Voici, ici la représentation du réseau social de Gautier Ier de Nemours obtenue grâce aux informations extraites de la base de données et intégrées dans le logiciel Cytoscape.

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Graphique 3 : Réseau social ego-centré autour de Gautier Ier de Nemours

33 Ce réseau social est égocentré – l'intérêt est porté sur l’environnement d'un seul individu. D'un seul coup d'œil, il est possible de remarquer des liens multiples avec plusieurs individus. Ces derniers pourraient alors être considérés comme des proches de Gautier Ier de Nemours et donc comme influents sur ce dernier. Un groupe à surveiller alors de près pour essayer de comprendre les choix de ce seigneur. Les logiciels d'analyse de réseaux sociaux ne se limitent pas aux réseaux égocentrés. En effet, ils peuvent aussi créer des analyses structurelles de réseaux prenant « en compte l'ensemble des liens au sein d'un groupe19 ». Ainsi, les individus ne sont plus isolés dans leur environnement mais inclus dans un groupe, dynamisant plus encore l'analyse et aidant à comprendre des liens et des choix énigmatiques jusqu'alors. L'analyse des réseaux sociaux semble ainsi apporter à l'historien la possibilité de confirmer ou non ses intuitions.

3.3 Les limites du numérique

34 Face à ces éléments, les outils numériques attirent mais ils n'ont pas réponse à tout. Ils apportent simplement au chercheur une nouvelle façon de voir la source à partir de laquelle les hypothèses doivent être élaborées au préalable20. Les sources resteront toujours l'essence de l'Histoire et les outils numériques une méthode d'analyse, parmi d'autres, possédant ses qualités et ses défauts.

35 La base de données, par exemple, est un outil fascinant et bien utile mais qui peut parfois se montrer inadapté face à la source. Même si la segmentation des informations peut aider à intégrer avec plus de précision l'acte dans la base de données, il est parfois impossible d'y intégrer toutes ses nuances. Les sources, même diplomatiques, ne sont pas standardisées. Beaucoup d'exceptions se glissent alors dans les lignes de la base de données. C'est pour cela qu'à chaque table, il m'a fallu ajouter une colonne commentaire qui, complétée par l'utilisation d'un carnet, permet d'assouplir la base de données qui parfois nous éloigne un peu trop de la réalité de la source.

36 Était-ce donc un risque de choisir en tant que jeune doctorante la base de données comme outil pour mes recherches ? Si oui, cela en valait-il la peine ?

37 Oui, ce fut un risque. Son élaboration fut complexe – et un peu hors de contrôle – mais je n'ai aucun regret. Aujourd'hui, je suis heureuse des premiers résultats que m'offre la base de données. Cette dernière est un produit tiré des sources, de mes questionnements face au sujet traité et de la sensibilité de l'informaticien. Cette combinaison est selon moi gagnante.

38 Les choix furent parfois difficiles. En effet, il n'est pas toujours évident de déterminer ce qui est important de ce qui ne l'est pas surtout quand ces choix se font au début de la recherche. De plus, je ne me fais pas d'illusion, certaines données qui sont selon moi importantes aujourd'hui passeront au second plan et ne seront peut-être même pas traitées lors de mon doctorat. Alors que certaines, qui ne sont pas dans ma base de données, se révéleront importantes mais il sera, au fur et à mesure que la base de données s'agrandira, de plus en plus compliqué de les prendre en compte, voire impossible car le dépouillement doit un jour prendre fin. Des limites sont donc à poser et le plus rapidement possible mais toujours en pensant en tout premier lieu à la source. L'outil doit s'adapter à la source et aux priorités de la recherche et non l'inverse. Ce sont les conditions à respecter pour ne pas s'égarer.

39 La base de données peut aider le chercheur parfois déstabilisé par le grand nombre de données qu'il doit traiter mais n'oublions pas qu'elle ne reste qu'un outil. L'essence de la recherche sera toujours la source qu'il doit connaître sur le bout des doigts. La connaissance du numérique est aussi nécessaire à l'historien pour évaluer la pertinence ou non de son utilisation pour sublimer la source qu'il étudie. Ce qui me pousse à vous poser cette question : prenant en compte le développement qui semble sans limite du numérique aujourd'hui, les historiens sont-ils appelés in fine à devenir des informaticiens chevronnés21 ?

J'aimerai ici remercier l'École française de Rome pour son accueil et pour l’opportunité qu'elle m'offre de partager mon expérience. Merci également à mon directeur de thèse, Martin Aurell, pour son soutien sans faille. Pour finir, j'aimerai honorer tout particulièrement celui qui m'a initiée à la base de données : Wilfrid Niobet.

Notes go_to_top

1 http://lemo.irht.cnrs.fr/

2 Les bases de données Enluminures, Pinakes, Romane, Scripta, ou encore Sigilla sont des exemples parmi tant d'autres de l'utilisation de cet outil en Histoire.

3 L. Stone, « Prosopography », dans Daedalus, Volume 100, n° 1, Historical Studies Today, 1971, p. 46.

4 C. Lemercier et E. Picard, « Quelle approche prosopographique ? », Les uns et les autres. Biographies et prosopographies en histoire des sciences, L. Rollet et P. Nabonnaud (dir.), Nancy, Presses universitaires de Nancy, 2012, <halshs-00521512v2p. 2

5 M. Carlier, J. Dumolyn, K. Verboven, « A Short Manual to the Art of Prosopography », Prosopography approaches and applications: a handbook, K. S. B. KEATS-ROHAN (éd.), Oxford, University of Oxford, 2007, p. 41

6 C. Lemercier et E. Picard, « Quelle approche prosopographique ? », op.cit., p. 2

7 G. GARDARIN, Bases de données, Paris, Eyrolles, 2003 (5e tirage), p. 3-4

8 Ibid., p. 4

9 M. Bloch, Apologie pour l'Histoire ou métier d'historien, Paris, Armand Colin, 1974 (7e édition), p. 67

10 http://www.univ-paris1.fr/axe-de-recherche/pireh/

11 http://formations.univ-amu.fr/ME5HHH.html

12 Edgard Frank Codd est le créateur de la base de données relationnelle définie par les douze règles de Codd. Ce modèle de base de données, créé en 1970, est aujourd'hui dominant dans le monde de l'informatique.

13 Vous l'aurez peut-être deviné, ces deux dernières colonnes me sont d'une grande utilité pour la construction de tableaux de filiation.

14 C. Lemercier et E. Picard, « Quelle approche prosopographique ? », op.cit., p. 23

15 Voir O. Guyotjeannin, J. Pycke, B.-M. Tock, Diplomatique médiévale, Turnhout, Brepols, 1993.

16 C. Lemercier et E. Picard, « Quelle approche prosopographique ? », op.cit., p. 22. Afin d'être au plus près de la source, il a fallut dans certaines tables créer des colonnes retranscrivant exactement la source notamment pour le prénom des individus avec cette fameuse colonne « prenom_ind_source » mais aussi pour le nom des lieux.

17 Les logiciels d'analyse de réseaux sociaux sont très nombreux. Citons, entre autres, Cytoscape, Gephi, Pajek, Unicet, NodeXL, Visione, Tulip ou encore le logiciel R.

18 C. Lemercier, « Analyse de réseaux et histoire », Revue d'histoire moderne et contemporaine, 52-2, 2005/2, p. 106

19 C. Lemercier, « Analyse de réseaux et histoire de la famille : une rencontre encore à venir ? », Annales de démographie historique, 109, 2005/1, p. 13

20 C. Lemercier, « Analyse de réseaux et histoire », op. cit., p. 111

21 S. Noiret, « Y a-t-il une histoire numérique 2.0 ? dans Les historiens et l'informatique : un métier à réinventer », J.-P. Genet et A. Zoezi (dir.), Rome, École française de Rome, 2011.



go_to_top L'auteur

Sarah  Casano-Skaghammar

Doctorante en Histoire médiévale
Université de Poitiers

Pour citer cet article go_to_top

Sarah Casano-Skaghammar, « Sources médiévales, prosopographie, base de données et jeune doctorante : une combinaison gagnante ? », Mémoire des princes angevins 2018, 11  | mis en ligne le 21/12/2018  | consulté le 18/11/2019  | URL : https://mpa.univ-st-etienne.fr:443/index.php?id=382.